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Approfondir une oeuvre : Ars Magna Sciendi sive Combinatoriae

Littéralement « le Grand Art du Savoir ou de la Combinatoire », l’œuvre intitulée Ars Magna Sciendi sive Combinatoriae (1669) d’Athanase Kircher traite de philosophie et, plus précisément, de logique. Dans ce traité, on découvre un travail audacieux, qui reprend l’Ars Magna du théologien franciscain espagnol Raymond Lulle (1232-1315).


Tabula Totius Artis Alphabetariae à Lullo concinnatae. « Table de l'Art global agencé de manière alphabétique selon Lulle. »

KIRCHER Athanasius, Ars Magna Sciendi, in XII Libros Digesta, T.1, Amstelodami, J. Janssonium & E. Weyerstraet, 1669, p.8.

La table de Kircher retraçant le Grand Art de Lulle se présente comme un tableau, divisé en neuf lignes selon neuf lettres de l’alphabet et sept colonnes : questions, principe absolu, principe relatif, sujet, vertu, vice. La table est ensuite reportée sur une roue divisée en neuf parties. On retrouve, sur trois cercles concentriques, les lettres, les principes absolus et concrets, reliés les uns aux autres par une ligne.


KIRCHER Athanasius, Ars Magna Sciendi, in XII Libros Digesta, T.1, Amstelodami, J. Janssonium & E. Weyerstraet, 1669, p.8.

Au 18e siècle, Raymond Lulle est l’un des précurseurs de la dialectique combinatoire. Après avoir vécu une épiphanie vers l'âge de trente ans, Lulle voulut construire un art, porteur d'une validité universelle et fondé son sur les attributs divins (bonté, infinité, éternité, etc.)[i]. Le Grand Art de Lulle consiste en l’étude des combinaisons des principes fondamentaux de chaque science au moyen de cercles enchâssés. La rotation de ces cercles permet un grand nombre de possibilités de combinaisons et chacune de ces combinaisons mène à une « vérité » conceptuelle.

Roues du Grand Art de Raymond Lulle par Athanase Kircher.

KIRCHER Athanasius, Ars Magna Sciendi, in XII Libros Digesta, T.1, Amstelodami, J. Janssonium & E. Weyerstraet, 1669, p.9.

Dispositif aidant au raisonnement, la machine logique inventée par Raymond Lulle s’inscrit dans l’objectif missionnaire d’établir la vérité du dogme chrétien en démontrant, à partir de prémisses communes aux trois monothéismes, la nécessité de la Trinité[ii].


KIRCHER Athanasius, Ars Magna Sciendi, in XII Libros Digesta, T.1, Amstelodami, J. Janssonium & E. Weyerstraet, 1669, p.10.

Entre le milieu du 16e siècle et celui du 17e siècle, l’idée d’un art de la mémoire et du penser qui se déroule d’un façon « mécanique »[iii] reprend vigueur. Le « mécanisme », ainsi que nous nommons « les innovations qui, aux plans conceptuel et pratique, caractérisent la mutation de la rationalité »[iv], marque, en histoire des sciences, le début de la modernité.
En homme moderne, Athanase Kircher est convaincu par le rôle que les machines ont à jouer dans le progrès de la science et de l’éducation. La mécanique occupe une place centrale dans sa pensée, comme le montrent ses nombreux schémas et inventions. En homme baroque, Athanasius est à la recherche de l’innovation, de l’inédit, mais aussi du curieux, voire du fantastique ou de l’ésotérique.

Les quatre roues nécessaires à la démonstration du Grand Art de la combinaison selon Athanase Kircher.

KIRCHER Athanasius, Ars Magna Sciendi, in XII Libros Digesta, T.1, Amstelodami, J. Janssonium & E. Weyerstraet, 1669, p.170.

Persuadé que les premiers experts en technique mécanique sont les Egyptiens[v], le rêve d’un savoir universel le pousse encore et toujours à l’étude, l’exploration et l’invention. Dans son Ars Magna Sciendi sive Combinatoriae, Athanase Kircher partage l’idée qui avait poussé Raymond Lulle au travail d’analyse combinatoire : celle de la clavis universalis, soit un langage universel qu’il s’agirait de décoder afin de parvenir à la vérité originelle[vi]. Aussi, environ trois siècles plus tard, le jésuite s’inspire du travail du franciscain en menant sa propre étude, visant à la création de machines logiques. Partant du principe selon lequel il est possible de mettre en relation toutes les vérités scientifiques, Kircher mathématise[vii] et complexifie le système de Lulle afin de parvenir à des machines qui, selon les lois de la logique, permettent d’obtenir des conclusions non seulement valides mais également, selon Kircher, vraies.


Notes

[i] YATES Frances Amelia, L’Art de la mémoire, Trad. Daniel Arasse, Paris, Bibliothèque des histoires, Gallimard, 2001, p. 189.
[ii] Ibid., p. 192.
[iii] ROSSI Paolo, Clavis Universalis, Grenoble, Jérôme Millon (éd.), 1993, p. 24.
[iv] KNECHT Herbert H., « Le Fonctionnement de la science baroque : le rationnel et le merveilleux », Baroque, 12/1987, §1.
[v] BUONANNO Roberto, The Stars of Galileo Galilei and the Universal Knowledge of Athanasius Kircher, Berlin, Springer, Astrophysics and Space Library, vol. 399, 2014, p. 128.
[vi] ROSSI Paolo, op. cit., p. 13.
[vii] Ibid., p. 169.

 

 

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